Les pays et groupement régionaux se précipitent pour construire leurs propres infrastructures souveraines de technologie et d'intelligence artificielle (IA). Quelles en sont les implications et comment les entreprises mondiales peuvent-elles se préparer ?
Alors que l'environnement géopolitique mondial devient de plus en plus complexe et incertain, les entreprises et les décideurs incitent leurs pays et régions à mieux contrôler leur infrastructure numérique, en particulier les composants liés à l'intelligence artificielle. Gartner® estime que « d'ici 2028, 65 % des gouvernements dans le monde introduiront certaines exigences de souveraineté technologique pour améliorer l'indépendance et se protéger contre les ingérences réglementaires extraterritoriales. »1
La souveraineté technologique repose sur la capacité des pays et des groupement régionaux à développer, contrôler, réglementer et financer de manière indépendante des technologies numériques telles que le cloud, l'informatique quantique, l'IA, les semi-conducteurs et les infrastructures de communication numérique.2 Il peut inclure des exigences géographiques, juridiques et réglementaires spécifiques concernant les flux de données, l'emplacement des installations physiques, leur propriétaire, qui les gouverne, qui les exploite, et qui fournit le matériel, les logiciels et les services qui les alimentent.
Le désir de souveraineté n'est pas nouveau, mais la transition vers la souveraineté technologique devrait s'accélérer en 2026. Au cours de la prochaine décennie, des investissements importants seront investis dans le cloud, les semi-conducteurs, les centres de données, les modèles d'IA, la connectivité et les communications par satellite. Dans un monde interconnecté, la souveraineté totale est peu susceptible d'être atteinte par un pays ou une région, mais beaucoup visent à devenir au moins plus souverains.
Puisque l'IA est largement considérée comme le prochain moteur majeur du développement économique et de la compétitivité nationale, son écosystème attire actuellement beaucoup d'attention. Cette urgence se fait vivement sentir car les capacités avancées de l'IA comme la puissance de calcul, sont actuellement contrôlées par très peu de pays et d'entreprises.
Des recherches de l'Oxford Internet Institute ont révélé que « seuls 34 pays hébergent une capacité de calcul public pour l’IA ; seulement 24 d'entre eux ont accès à des calculs permettant l’entrainement ; et la plupart dépendent d'une infrastructure cloud ou de puce contrôlée par un petit nombre d'acteurs étrangers. »3 La même étude a révélé que 90 % de tout le calcul pour l’IA est géré par des entreprises américaines et chinoises.4
En 2026, Deloitte prévoit que davantage de pays auront un meilleur accès à la capacité de calcul pour l’IA, et que plus de 100 milliards de US dollars seront engagés dans la construction d'un calcul souverain pour l’IA. D'ici 2030, la part de calcul pour l’IA, gérée par des entreprises hors des États-Unis et de la Chine, devrait probablement doubler par rapport à ses 10 % actuelles de capacité mondiale. Pour signaler ce changement, la société d'IA et de plateformes informatiques accélérées NVIDIA prévoit de vendre pour 20 milliards de dollars US de puces IA destinées aux centres de données souverains en 2025 — soit une augmentation de 100 % d'une année sur l'autre.5
En septembre 2024, l'Union européenne a publié le « rapport Draghi », qui présentait des recommandations pour améliorer la compétitivité économique européenne globale.6 Une partie du rapport s'est concentrée sur la manière de faire progresser son secteur technologique national et sur la manière dont ce secteur pourrait améliorer l'innovation, l'adoption des technologies et la productivité des travailleurs.
Le rapport a précédé le lancement de l'EuroStack Initiative ; un appel de plus de 200 entreprises et organisations européennes à une « action radicale » pour accroître la souveraineté technologique.7 Cela comprenait la promotion de l'achat de solutions européennes, une mise en commun et une exploitation plus efficaces des ressources existantes, un recentrage moins sur la recherche et le développement et davantage sur la mise en produit, l'assurance d'un capital adéquat et la protection des données pour les utilisateurs européens du cloud.
Les efforts globaux de la Commission européenne sont dirigés par un commissaire désigné à la souveraineté technologique. Cela perpétue une longue histoire de l'Union européenne cherchant à assurer sa souveraineté dans le domaine technologique, estimant que les solutions souveraines sont les mieux adaptées à soutenir la philosophie, les valeurs et les principes de l'UE — incarnés dans des cadres tels que le Règlement général sur la protection des données (RGPD), le Digital Services Act et l’AI Act.
La ferveur et les attentes initiales ont peut-être quelque peu diminué depuis début 2025, comme en témoigne la récente Stratégie numérique internationale de l'UE, qui se concentre davantage sur la coopération avec d'autres pays dans les domaines de l'IA, des semi-conducteurs, de l'informatique quantique et de la cybersécurité.8 Le débat sur la meilleure approche stratégique est en cours, mais il y aura probablement plus de 100 milliards d'euros d'investissements publics et privés, au cours des cinq prochaines années, dans le cloud computing européen, les centres de données et entreprises d'IA, les semi-conducteurs et les efforts de communication par satellite.
Les fournisseurs cloud locaux en Europe représentent un très faible pourcentage (moins de 20 %) du marché global.9 Ils ont besoin d’investissements importants et du temps pour devenir de véritables concurrents pour les hyperscalers mondiaux. Il est plus probable que les acteurs mondiaux proposeront de plus en plus des adaptations spécifiques à l'Europe de leurs capacités. Amazon Web Services (AWS) a annoncé qu'elle investirait près de 8 milliards d'euros dans un Cloud souverain européen situé en Allemagne. Les objectifs du projet incluent la possibilité pour les clients de conserver leurs données dans l’UE, garantir l'indépendance et d’assurer que la plateforme soit dirigée, exploitée, sécurisée et gouvernée par les citoyens de l'UE.10 Microsoft a également annoncé un ensemble d'engagements envers l'Europe — notamment autour de l'IA, de la cybersécurité, de la protection de la vie privée, de la résilience et de la compétitivité économique — ainsi que d'une plateforme et solutions Microsoft Sovereign Cloud.11
Plusieurs initiatives sont en cours à la fois du secteur public et du secteur privé visent à améliorer les capacités globales de l'IA. Le Plan d'action AI Continent de la Commission européenne cherche à développer une série d'usines et de gigafactories d'IA à travers l'Europe, en s’appuyant sur l’infrastructure de supercalcul existante et en stimulant de nouveaux investissements via le programme InvestAI.12 Ce programme mettra à disposition 20 milliards d'euros pour financer jusqu'à cinq nouvelles gigafactories d'IA qui permettront la création de modèles d'IA avancés et de pointe appelés « modèles frontières souverains ». Le plan d'action vise également à améliorer la disponibilité des données pour les modèles d'IA, l'utilisation d'applications d'IA, ainsi que le développement des compétences et de la main-d'œuvre.
Sur le plan commercial, NVIDIA et Perplexity s’associent pour contribuer à entraîner et rendre largement accessibles des modèles d’IA open source et localisés. NVIDIA est également un soutien, aux côtés de la société d’investissement MGX, de Mistral AI et d’autres partenaires, pour créer d’ici 2028 le plus grand centre de données d’IA d’Europe, pour un coût de 8,5 milliards d’euros. Il existe aussi Stargate UK, une initiative progressive visant à développer des infrastructures d’IA dans tout le pays et à accélérer l’adoption nationale de l’intelligence artificielle.15
Tout comme les États-Unis, l'Europe souhaite relocaliser davantage la fabrication de semi-conducteurs, renforcer la résilience de ses chaînes d'approvisionnement, promouvoir un écosystème local plus fort et soutenir les entreprises européennes. À cette fin, la loi EU Chips Act (2023) a mis en place un fonds, des lignes pilotes pour l'expérimentation, une plateforme de conception collaborative et des centres de compétences, et prévoit des ressources pour les puces quantiques — un investissement total de 43 milliards d'euros d'ici 2030.16 Des investissements commerciaux importants sont déjà en cours, notamment une fonderie spécialisée en FinFET (transistors à effet de champ), une « Smart Power Fab » et une usine de fabrication de puces en carbure de silicium, entre autres.17
Une autre initiative clé pour l'Europe consiste à développer ses propres constellations de communications par satellite afin de réduire la dépendance envers des fournisseurs extérieurs au bloc — en garantissant des services sécurisés et fiables pour les applications militaires, gouvernementales et commerciales. Les deux principaux efforts sont la constellation Infrastructure for Resilience, Interconnectivity and Security by Satellite (IRIS²) et Eutelsat OneWeb.
IRIS² comprendra finalement près de 300 satellites en orbites multiples pour un coût d'environ 11 milliards d'euros.18 Eutelsat cherche à accélérer ses efforts pour développer et améliorer sa constellation de satellite en orbite terrestre basse OneWeb, qui compte actuellement plus de 630 satellites en orbite.19 Elle a récemment reçu de nouveaux investissements des gouvernements britannique et français pour y parvenir.20
Dans un marché de plus en plus saturé et concurrentiel, il faudra du temps (l'achèvement d'IRIS² est prévu pour 2031) et des investissements significativement plus importants pour que ces deux constellations atteignent un niveau permettant de concurrencer efficacement les services existants et de répondre pleinement aux besoins européens.21
Bien que l'Europe mène un nombre important d’initiatives en matière de souveraineté technologique, d'autres pays et régions du monde adoptent leurs propres approches uniques et innovantes, la plupart des efforts étant centrés sur l'IA. Il ne s’agit pas d’un panorama exhaustif mais plutôt de montrer l'étendue et la diversité à l’échelle mondiale.
Que se passera-t-il si, comme prévu, la plupart des gouvernements mettent en œuvre des politiques et des programmes robustes de souveraineté technologique dans un avenir proche ? Il existe de nombreux avantages potentiels à avoir un meilleur contrôle des capacités technologiques de bout en bout. Ceux-ci incluent des mesures économiques telles que des recettes fiscales accrues et des investissements privés en capital, de meilleures opportunités d'emploi pour les citoyens, et une plus grande chance pour les entreprises technologiques locales de prospérer. En étant plus autonomes, on estime que la résilience globale peut être améliorée, la vie privée et la sécurité renforcées, et que l'exposition à de potentielles perturbations politiques étrangères peut être réduite. De plus, en matière d'IA, si des modèles fondamentaux sont créés au sein d'un pays, ils peuvent mieux refléter sa langue locale, ses coutumes et ses ensembles de données.
Cependant, nous pourrions également observer des défis tels que :
En 2026, on peut s'attendre à ce que la volonté de souveraineté technologique se poursuive avec davantage de débats, d'actions gouvernementales et d'activités d'investissement. Bien que les motivations et les résultats éventuels de cette dynamique fassent l’objet de discussions, des actions sont en cours — et d'autres suivront — car beaucoup estiment que la prospérité future de leurs pays et groupement régionaux est en jeu.