Alors que les agriculteurs se mobilisent massivement et que l’offre de crédits carbone agricoles se structure, la demande des entreprises tarde encore à suivre. La seconde édition du Baromètre européen du carbon farming, menée par Deloitte et la Climate Agriculture Alliance (CAA), révèle un marché en pleine maturité côté offre, mais freiné par le manque de visibilité réglementaire et stratégique côté demande. Elle décrypte la maturité du marché, les attentes des acheteurs, les co-bénéfices environnementaux, ainsi que les principaux freins et leviers à son passage à l’échelle.
Article corédigé par Aurore Ungerer, senior manager dans les équipes Sustainability de Deloitte France.
Le carbon farming n’est plus une idée théorique : des milliers d’agriculteurs mettent en œuvre des pratiques régénératrices qui stockent du carbone dans les sols, réduisent les émissions et renforcent la résilience des exploitations.
Selon le Baromètre, les répondants ont généré 2,5 millions de tonnes de CO₂e d’unités carbone* en 2025, couvrant 5,4 millions d’hectares et impliquant 6 650 agriculteurs, dont 92 % via des programmes membres de la Climate Agriculture Alliance. Ces programmes combinent couverts végétaux, rotations diversifiées, fertilisation optimisée, réduction du travail du sol et agroforesterie, avec un écosystème de l’offre déjà structuré à grande échelle.
Pour les entreprises, notamment dans l’agroalimentaire, les crédits carbone issus du carbon farming s’intègrent désormais au cœur des stratégies climat. La majorité des acheteurs les mobilise pour atteindre leurs trajectoires SBTi et net zero, tout en anticipant le renforcement des exigences réglementaires.
Ces crédits offrent un double bénéfice : contribuer aux objectifs climat tout en renforçant la durabilité des approvisionnements agricoles (santé des sols, biodiversité, résilience face aux aléas climatiques). Les acheteurs privilégient des crédits certifiés, audités par des tiers et porteurs de co-bénéfices environnementaux, plutôt qu’une logique de prix bas.
Malgré cette offre déjà robuste, les volumes achetés ne reflètent pas encore tout le potentiel. Les unités disponibles dépassent aujourd’hui la demande, alors que le chemin à parcourir pour respecter l’Accord de Paris reste considérable.
Plusieurs freins expliquent cette prudence : manque de clarté sur les cas d’usage des unités (compensation, neutralité, reporting), crainte de greenwashing, complexité des standards et des démarches de certification, volatilité des prix et des modèles de financement. Beaucoup d’entreprises continuent de focaliser leurs efforts sur la réduction directe des émissions, en attendant des signaux plus nets sur l’intégration des crédits agricoles dans leurs stratégies.
Le baromètre identifie trois leviers décisifs pour enclencher la demande :
Une montée en puissance des « nature units » est également observée : des crédits qui valorisent des bénéfices en matière de biodiversité, d’eau ou de sols, particulièrement recherchés par les entreprises engagées dans des cadres comme SBTN ou TNFD. L’Europe dispose déjà d’un écosystème mobilisé ; l’enjeu est désormais de structurer la demande pour consolider cette avance et faire du carbon farming un pilier de la transition agricole et climatique.
Le rapport s’appuie sur les réponses de près de 60 organisations, représentant une diversité d’acteurs du marché volontaire du carbone (développeurs de projets, fournisseurs de solutions MRV, intermédiaires) mais aussi de la demande, en particulier du secteur agricole et agroalimentaire.
* L’étude porte sur les « unités » carbone qui peuvent être définies comme une tonne de CO₂e réduite, évitée ou séquestrée. Elles peuvent par exemple se présenter sous la forme de crédits carbone, d’ « insets » au sein de la chaîne de valeur, ou être comptabilisées et déclarées dans un rapport de durabilité.