La guerre en Ukraine révèle les fragilités de la BITD européenne face au retour de la guerre de haute intensité : dépendance aux SaaS américains, vulnérabilité des semi-conducteurs et forte exposition aux terres rares. Entre souveraineté numérique, sécurisation des chaînes d’approvisionnement et relance industrielle, l’Europe doit accélérer sa stratégie d’autonomie stratégique pour garantir sa défense et sa sécurité.
La guerre en Ukraine signe le retour de la « guerre de haute intensité » sur le continent européen, telle que définie par Élie Tenenbaum comme « la mise en œuvre des capacités militaires les plus avancées ou les plus puissantes »1. Dans ce contexte, la numérisation des forces armées — commandement, renseignement, systèmes d’armes et logistique — est devenue un facteur déterminant de supériorité militaire. Elle structure la conduite des opérations, l’efficacité du commandement, la coordination des forces et la capacité à soutenir un engagement prolongé.
Pour l’Europe, cette transformation s’est toutefois souvent opérée au prix de dépendances stratégiques critiques, non seulement technologiques mais également industrielles et matérielles, qui fragilisent la Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD). L’enjeu n’est plus uniquement de disposer de capacités avancées, mais de maîtriser les chaînes de valeur — numériques comme physiques — qui conditionnent leur emploi effectif en situation de guerre.
L’usage, encore modeste chez les acteurs historiques mais généralisé chez les jeunes pousses, de solutions SaaS américaines pour les données de la BITD pose un problème majeur de souveraineté numérique. Il expose les industriels européens à de multiples risques stratégiques. Parmi ces risques : interruption unilatérale ou extraterritoriale des services, manipulation ou altération des données, corruption des algorithmes durant la phase d’apprentissage, ou encore blocage des mises à jour essentielles en période de tension diplomatique2.
Pour y répondre, la France a lancé SecNumCloud (ANSSI), qui certifie des clouds « de confiance ». Le label impose que le prestataire soit européen, autonome dans l’exploitation et protège les données contre les interventions étrangères et les « kill switch » (les interruptions brutales de service par l’opérateur étranger).
Le label montre la voie, mais aucun fournisseur ne maîtrise entièrement l’architecture logicielle du Cloud — composants électroniques, logiciels et HW compris. SecNumCloud offre donc une protection partielle, qui limiterait l’exposition de l’Europe aux lois extraterritoriales, mais ne supprime pas la dépendance aux technologies critiques.
Les données géospatiales illustrent ce risque : confiées à des prestataires non souverains pour la phase de labellisation initiale, souvent hors d’Europe, elles peuvent contenir biais ou erreurs qui passent inaperçus jusqu’au déploiement opérationnel.
Le vrai défi reste donc de sécuriser les systèmes de notre BITD dès la conception et de planifier une autonomie progressive à long terme.
Outre les dépendances numériques, la souveraineté stratégique de la BITD européenne se heurte à des vulnérabilités matérielles profondes liées aux chaînes d’approvisionnement en composants électroniques et en matières premières critiques.
Les systèmes d’armes modernes — radars, drones, GPS militaires et plateformes de communication sécurisées — dépendent majoritairement de composants produits hors d’Europe. Microprocesseurs, mémoires et GPU sont en grande partie contrôlés par quelques acteurs américains, tels que NVIDIA, Intel ou AMD, rendant la chaîne d’approvisionnement européenne extrêmement vulnérable à toute restriction à l’exportation (ITAR) décidée outre-Atlantique.
Par ailleurs, de nombreuses applications militaires reposent sur l’utilisation de terres rares, telles que le néodyme (utilisé dans les aimants ultra puissants des moteurs électriques d’avions ou de missiles), le dysprosium (pour renforcer la résistance thermique des aimants), le terbium (dans les systèmes sonar et radars), l’yttrium ou encore l’europium (dans les lasers et équipements optiques militaires). Un rapport récent de la Cour des Comptes européenne montre que l'UE dépend fortement de Pékin pour 7 des 26 matières premières critiques.3
En effet, 97 % du magnésium, 71 % du gallium, 44 % du baryte et 31 % et du tungstène utilisés en Europe proviennent de la Chine.
Pour y remédier, l’UE a accéléré ses programmes de souveraineté industrielle. Le European Chips Act vise à reconstruire un écosystème de semiconducteurs européens et à atteindre 20 % de la production mondiale d’ici 2030 (contre seulement 13 % en 2023)4. Des lignes pilotes comme NanoIC à Louvain, financées par le Chips Act, montrent déjà des résultats prometteurs5 mais l’Europe reste encore loin de ses objectifs.
Sur les matières premières critiques, la Commission européenne a lancé la European Critical Raw Materials Act et le plan RESourceEU, pour diversifier les approvisionnements, développer le recyclage et réduire la dépendance.
La Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD) européenne est à un tournant. Des décennies de sous-investissement et de dépendances technologiques, confrontées au retour des menaces de haute intensité comme en Ukraine, ont provoqué un électrochoc. Les États européens prennent conscience de l’urgence de reconstruire leurs capacités souveraines — chaînes d’approvisionnement, maîtrise des données stratégiques, accès aux matières premières critiques. Sous la pression des États-Unis, qui incitent les alliés à relever leurs budgets de défense (objectif OTAN : 5 % du PIB), l’Europe doit repenser profondément sa BITD pour garantir sa sécurité et préserver son autonomie dans un monde redevenu instable.