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Trois approches pour moderniser les flux financiers

L’Europe à l’heure de la monnaie numérique

Article co-rédigé par Thomas Negrier, Analyste ; Jérémy Stevance, Manager, et Marie-Line Ricard, Associée, Audit & Assurance. 


À l’heure où l’écosystème financier mondial entre dans une phase de numérisation accélérée, les projets de Monnaies Numériques de Banque Centrale (MNBC) et les stablecoins privés sont au cœur des débats stratégiques. En parallèle, de nouveaux instruments monétaires émergent, comme les deposit tokens, qui matérialisent sur blockchain des dépôts bancaires portées par les acteurs bancaires traditionnels.

En Europe, la Banque Centrale Européenne (BCE) poursuit la phase de préparation de l’euro numérique, entamée en novembre 2023 pour une durée de deux ans, tandis que le marché des stablecoins, désormais encadré par la régulation MiCA entrée en application en 2024 pour les émetteurs de jetons de monnaie électronique (EMT), et par le projet de loi Genius Act aux États-Unis, continue de croître rapidement.

Derrière ces trois dynamiques, se dessinent des enjeux de souveraineté monétaire, d’innovation financière, mais aussi de transformation en profondeur des usages, en Europe comme à l’International.

L’euro numérique : garantir l’accès à la monnaie centrale à l’ère numérique 

Définie par la BCE comme une forme numérique de monnaie de banque centrale destinée au grand public, l’euro numérique aurait vocation à compléter les espèces et la monnaie scripturale. Accessible à tous, utilisable dans toute la zone euro et émise par l’Eurosystème, il s’agirait d’un actif sans risque offrant le même niveau de sécurité que les billets physiques, mais adapté aux nouveaux usages digitaux. 

Pourquoi un euro numérique ? Plusieurs facteurs motivent cette initiative :  

  • La baisse continue de l’usage des espèces
  • L’essor des solutions de paiement non européennes
  • Le besoin de garantir la souveraineté monétaire dans un monde numérique dominé par des acteurs privés
  • L’ambition d’offrir une solution de paiement inclusive, instantanée et interopérable

Après une phase d’investigation débutée en 2021, le projet est officiellement entré en phase de préparation en novembre 2023, prévue pour durer jusqu’à fin 2025. Cette étape vise à tester différents cas d’usage, prototyper des solutions et définir les contours juridiques, techniques et économiques de cette nouvelle forme de monnaie. Parallèlement, la Commission Européenne a présenté en 2023 un projet de règlement établissant le cadre légal de l’euro numérique, en cours d’examen par le Parlement et le Conseil.  

En octobre 2025, la BCE a annoncé l’ouverture d’une nouvelle phase du projet, marquant le passage vers la préparation technique et opérationnelle en vue d’une éventuelle émission. Cette étape doit permettre d’affiner le modèle de distribution, d’impliquer davantage les acteurs bancaires et d’organiser les premières expérimentations à grande échelle. 

La BCE a déjà précisé certains objectifs de design : possibilité de transactions en ligne et hors ligne, gratuité pour les citoyens, respect de la vie privée et implication des intermédiaires financiers dans la distribution. Des prototypes de portefeuille (Digital Euro App) ont été testés dans plusieurs États membres en 2024/2025, tandis que les expérimentations se poursuivent sur les flux hors ligne et transfrontaliers. Sous réserve de l’adoption du cadre législatif européen, un pilote pourrait être lancé dès 2027, pour une mise en circulation progressive envisagée à partir de 2029.

Cas d’usage envisagés :

  • Citoyens : paiements de pair à pair ou dans les commerces physiques et en ligne
  • Commerçants : réduction des frais d’interchange et modernisation des solutions d’encaissement
  • Institutions publiques : versement automatisé d’aides sociales ou de subventions, transactions transfrontalières
  • Banques : rôle central dans la distribution de l’euro numérique (gestion de wallets, vérification d’identité), avec la possibilité de développer des services premium comme les paiements programmables, l’affacturage en temps réel ou les smart escrows, des contrats automatisés garantissant le paiement dès que les conditions convenues sont remplies

« L’un des défis clés reste la coordination entre l’euro numérique, les stablecoins et les futurs deposit tokens, afin d’assurer une interopérabilité technique et réglementaire entre ces différentes innovations. »

Au cœur d’enjeux géopolitiques et de souveraineté 
Environ deux tiers des paiements par carte dans la zone euro sont traités par des prestataires non-européens. L’euro numérique, c’est une réponse stratégique afin de réduire la dépendance aux solutions extra-européennes.

Menaces à la souveraineté​

Réponses via l’euro numérique​

Domination du dollar dans les paiements internationaux​

Alternative souveraine en euro​

Avancée des MNBC d’autres puissances (e.g. Chine)​

Coopération européenne, normes européennes​

Déploiement de stablecoins euro privés de sociétés non-européennes (ex : EURC Circle)​

Régulation + création d’un actif public de référence​

Dépendance aux Big Techs US dans les paiements (wallets, rails)​

Distribution encadrée, choix technologiques et architecturaux européens​

Les stablecoins : vers une finance programmable, instantanée et mondiale 

En parallèle, les stablecoins1 – ces cryptomonnaies adossées à des monnaies fiat ou à d’autres actifs – occupent une place grandissante dans les infrastructures monétaires numériques.

Leur principal intérêt réside dans leur capacité à offrir un moyen d’échange stable, programmable, et compatible avec les réseaux blockchain.

Il existe plusieurs types de stablecoins :

  • Centralisés (par exemple : USDT, USDC, EURC, les stablecoins majoritaires adossés respectivement au dollar et à l’euro), adossés à des réserves en fiat gérées par un émetteur réglementé.
  • Décentralisés (par exemple : DAI, agEUR), souvent surcollatéralisés en actifs numériques.
  • Algorithmiques, moins utilisés depuis plusieurs échecs notables.

La capitalisation du marché des stablecoins dépasse aujourd’hui 234 Md$ (juillet 2025), avec une projection à près de 2 000 Md$ en 2028 (source : Trésor américain).   

Pour l’Euro, plusieurs initiatives émergent : 

Les initiatives continuent d’émerger en Europe, comme le prouve la sortie de l’EUROD, le stablecoin de ODDO BHF en octobre 2025. 

Les volumes d’échange atteignent 36 Md$ sur l’année 2025, en grande majorité via USDT et USDC. À noter l’usage croissant dans le e-commerce, le trading, ou les transferts inter-plateformes.

Des acteurs comme PayPal, Visa, ou encore Circle intègrent déjà les stablecoins à leurs services. En Europe, les cas d’usage concrets restent plus rares mais se développent rapidement dans les secteurs bancaires, assurantiels ou industriels. 

 

Les deposit tokens : la tokenisation de la monnaie bancaire  

L’euro numérique et les stablecoins ne sont donc pas antagonistes. Ils répondent à des logiques différentes et complémentaires : 

  • L’euro numérique est un bien public émis par une autorité centrale.
  • Les stablecoins sont quant à eux des solutions privées, parfois intégrées à des services plus larges.

Dans cette architecture monétaire en construction, une troisième catégorie d’actifs émerge : les deposit tokens. Émis par des établissements bancaires et adossés à des dépôts garantis, ces jetons représentent une forme tokenisée de monnaie scripturale. Leur objectif est d’allier la stabilité et la conformité du système bancaire traditionnel avec les avantages techniques de la blockchain (programmabilité, instantanéité des règlements, interopérabilité).  

Les deposit tokens se distinguent ainsi des stablecoins, souvent émis par des acteurs non bancaires, et de l’euro numérique, conçu comme une extension de la monnaie de banque centrale. Plusieurs grands groupes bancaires européens expérimentent déjà leur usage dans des transactions interbancaires et de financement du commerce international, en anticipation d’un futur cadre réglementaire spécifique encore en discussion. 

 

Les dynamiques réglementaires 

L’Europe a pris une longueur d’avance sur le volet réglementaire avec l’entrée en vigueur de MiCA (Markets in Crypto-Assets) en 2024. Ce règlement encadre les émetteurs de stablecoins (« EMT » ou Electronic Money Token), leur gouvernance, leurs réserves, la transparence, et leur usage en tant que monnaie numérique.  

Parmi les dates clés : 

  • 2020 : proposition initiale de MiCA par la Commission européenne. 
  • 2022 : accord politique entre institutions.
  • Juin 2023 : publication au JOUE. 
  • Juin 2024 : entrée en application pour les stablecoins. 
  • Décembre 2024 : application étendue à l’ensemble du secteur crypto.

MiCA permet une distribution encadrée de stablecoins adossés à l’euro tout en protégeant les consommateurs. À terme, un cadre complémentaire pourrait venir préciser le statut et les exigences applicables aux deposit tokens, afin d’assurer leur interopérabilité avec les autres formes de monnaie numérique.  

Aux États-Unis, le GENIUS Act, proposé en 2025, vise à encadrer les émetteurs de stablecoins adossés au dollar, en leur imposant des exigences strictes de liquidité, de transparence et de supervision réglementaire. Cette proposition législative illustre la volonté du régulateur américain de structurer un marché des stablecoins devenu systémique. 

 

Défis et perspectives 

Si les ambitions de l’euro numérique et des stablecoins sont claires, leur adoption à grande échelle reste conditionnée à plusieurs défis techniques, économiques et sociétaux. 

Des freins à l’adoption encore nombreux 
Côté euro numérique, l’un des premiers obstacles identifiés est la méconnaissance du grand public. Selon une enquête de la BCE en 2023, près de la moitié des citoyens de la zone euro n’ont jamais entendu parler de cette initiative. Au-delà de la notoriété, la compréhension fine des bénéfices – notamment par rapport aux moyens de paiement existants – reste encore limitée. Pour convaincre, le futur euro numérique devra s’imposer comme un outil simple, sécurisé, accessible et respectueux de la vie privée. Sur ce point, la BCE prévoit par exemple l’anonymisation des transactions de faible montant, dans une logique de confidentialité maîtrisée.  

Autre point d’attention : la complémentarité avec les banques commerciales. Un déploiement mal calibré pourrait entraîner un phénomène de désintermédiation, en détournant une partie des dépôts bancaires vers la BCE. Le design du modèle de distribution (via les banques, fintechs ou autres PSP) reste donc un sujet clé à trancher.  

Côté stablecoins, les enjeux sont d’un autre ordre. Le principal défi concerne la confiance dans les réserves. Après plusieurs scandales (TerraUSD, problèmes de transparence autour de Tether, etc.), les investisseurs comme les régulateurs attendent des garanties accrues sur la qualité, la liquidité et la supervision des actifs de réserve. C’est précisément ce à quoi répond MiCA, qui encadre désormais les émetteurs européens de stablecoins à partir de 2024, avec des obligations strictes sur la gouvernance, la liquidité et la transparence.  

 

Un avenir encore en construction 
Enfin, tant pour l’euro numérique que pour les stablecoins, les cas d’usage concrets restent encore à développer à grande échelle. Leur succès passera par leur intégration fluide dans les usages quotidiens : paiements e-commerce, transferts P2P, règlements interbancaires, ou encore finance tokenisée. Cela suppose une coordination étroite entre acteurs publics, régulateurs et écosystème privé.  

Les deposit tokens, quant à eux, devront démontrer leur valeur ajoutée au sein d’un écosystème déjà dense. Leur succès dépendra notamment de la mise en place d’infrastructures interopérables avec les systèmes bancaires existants, ainsi que d’un cadre réglementaire clair permettant leur utilisation à grande échelle. 

Dans un monde où les frontières entre monnaie, technologie et souveraineté deviennent de plus en plus poreuses, l’euro numérique, les stablecoins et les deposit tokens illustrent désormais trois voies complémentaires de transformation des flux financiers à l’échelle mondiale. Leur articulation – si elle est bien orchestrée – pourrait permettre l’émergence d’un écosystème plus résilient, plus compétitif et mieux aligné avec les priorités européennes.  

Chez Deloitte, nous croyons que l’avenir de la finance se construira autour d’un équilibre entre innovation technologique, sécurité financière, protection des citoyens et souveraineté monétaire. Accompagner les acteurs publics et privés dans cette mutation est au cœur de notre engagement sur ces sujets. 

Source :

1 Définition du stablecoin : un stablecoin est un jeton numérique conçu pour maintenir une parité stable avec une monnaie ou un actif sous-jacent (par exemple : euro, dollar, or) 

Deloitte accompagne les acteurs publics et privés dans cette transformation, en apportant son expertise sur le positionnement stratégique, les business models potentiels, la coordination des parties prenantes et l’évaluation des impacts économiques et techniques de ces nouvelles technologies. 

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