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« Il y a des époques dans l’évolution d’une société où elle doit relever des défis fondamentaux, faire des choix fondamentaux, prendre un nouveau cap. Le Canada traverse actuellement l’une de ces époques. »
– Paul Martin, ministre des Finances, Discours du budget, février 1995
Trois décennies plus tard, le premier ministre Mark Carney et le ministre des Finances François-Philippe Champagne font face à un contexte considérablement différent alors qu’ils présentent le deuxième budget de leur gouvernement, Maîtres chez nous : Budget de 2026. Cependant, les défis auxquels ils sont confrontés et les choix qu’ils font seront tout aussi déterminants pour l’avenir d’un Canada soumis à des pressions extrêmes.
Chrétien et Martin devaient faire face à une crise budgétaire d’une gravité historique. Le gouvernement actuel est aux prises avec une multitude de menaces liées à la géopolitique, aux relations transfrontalières, aux obstacles liés au commerce intérieur, à la productivité et à l’investissement, à la transition énergétique, à l’unité et à l’identité nationales, à l’essor de l’intelligence artificielle, ainsi qu’à une crise du pouvoir d’achat qui sape la confiance du public. Toutes ces questions doivent être abordées dans le cadre d’une gestion rigoureuse des finances publiques.
Le fil conducteur de tous ces défis n’est autre que la question de la souveraineté canadienne. Le budget s’ouvre sur un avant-propos inhabituel de huit pages, signé par le premier ministre Mark Carney et le ministre des Finances François-Philippe Champagne, dans lequel ils affirment que celui-ci « renforce la souveraineté du Canada. Il prévoit des décisions prudentes et rigoureuses pour gérer les dépenses du gouvernement, des mesures ambitieuses pour bâtir un Canada plus fort grâce à un supercycle d’investissements ainsi que des mesures audacieuses pour diversifier nos échanges commerciaux et nos technologies, afin que personne ne puisse dicter les choix que nous faisons. » Les mots « souverain » et « souveraineté » imprègnent l’ensemble du budget, où ils apparaissent à 117 reprises dans des contextes aussi variés que l’expansion du réseau électrique (« le 21e siècle appartiendra aux nations qui sauront tirer parti de l’électricité »), l’identité (« La culture est le fondement d’un Canada fort, fier et souverain ») et l’abordabilité (« La souveraineté commence chez soi. Elle se manifeste dans les choix quotidiens des Canadiens : la façon dont ils chauffent leur domicile, dont ils se rendent au travail, les coûts qu’ils paient pour leurs services bancaires et leur accès à internet haute vitesse, ainsi que la manière dont ils composent avec leurs factures d’épicerie et leurs dépenses essentielles. »).
Dans cette note d’orientation, le Centre pour l’avenir du Canada de Deloitte examine quatre grands thèmes du budget :
Le budget de 2026 marque une sorte de point d’étape dans les efforts visant à renforcer l’économie et la souveraineté du Canada. Le gouvernement commence à passer de l’élaboration des politiques à leur mise en œuvre, tandis que le pays en est encore aux premiers stades de son adaptation aux nouvelles menaces et occasions apparues au cours des deux dernières années. Bon nombre des initiatives présentées reprennent des annonces antérieures, et le budget cherche à trouver un équilibre entre la mise en valeur de la résilience du pays et la reconnaissance des vents contraires qui persistent.
Cette recherche d’équilibre se manifeste notamment dans la volonté de traduire les arguments économiques liés aux répercussions sur le PIB en avantages concrets pour les ménages. Pour répondre à la crise du coût de la vie, le budget mise sur une approche combinant un « coup de pouce » immédiat et un « tremplin vers l’avenir ». Le « coup de pouce » vise à donner aux ménages un répit financier immédiat, notamment grâce à une bonification ponctuelle de l’Allocation canadienne pour l’épicerie et les besoins essentiels. Le « tremplin » repose sur la conviction qu’une économie plus forte profitera, à terme, à l’ensemble de la population. Comme l’indique le budget : « prendre des mesures pour rendre la vie plus abordable dès aujourd’hui tout en bâtissant une économie plus forte et indépendante pour demain. »
Heureusement pour le gouvernement, celui-ci disposait d’une marge de manœuvre budgétaire considérable pour financer ces ambitions. Les recettes exceptionnelles, attribuables en grande partie à l’incidence de la guerre en Iran sur les prix du pétrole, ont sensiblement amélioré les perspectives budgétaires depuis la Mise à jour économique du printemps. Cette amélioration a toutefois été en grande partie réaffectée à de nouvelles dépenses.
La croissance plus forte des recettes a placé le gouvernement fédéral dans une situation budgétaire plus favorable que prévu plus tôt cette année, en grande partie grâce à la hausse des prix du pétrole. Depuis la Mise à jour économique du printemps, les perspectives se sont améliorées de près de 148 milliards de dollars pour la période de 2026-2027 à 2030-2031, principalement grâce à des recettes plus élevées. Avant la prise en compte des nouvelles mesures, le déficit cumulatif sur cette période aurait été d’environ 137 milliards de dollars, soit moins de la moitié du montant prévu auparavant. Le gouvernement a choisi de consacrer la quasi-totalité de cette marge de manœuvre budgétaire à des dépenses supplémentaires, annonçant près de 152 milliards de dollars de nouvelles mesures sur la même période.
En conséquence, les dépenses fédérales devraient passer de 565,7 milliards de dollars en 2025-2026 à 682,1 milliards de dollars d’ici 2030-2031, soit une hausse d’environ 21 %.
Comme une grande partie de l’amélioration des perspectives budgétaires est consacrée à de nouvelles dépenses, le déficit devrait passer de 39,3 milliards de dollars en 2025-2026 à plus de 62 milliards de dollars au cours de chacune des deux prochaines années, avant de retomber à 52,9 milliards de dollars d’ici 2030-2031. Ce dernier montant correspond presque exactement au déficit prévu par le gouvernement dans la Mise à jour économique du printemps, avant cette manne inattendue. Les besoins de financement du gouvernement sont également nettement plus importants que ne le laisse entendre le déficit global. Une fois prises en compte les opérations non budgétaires, notamment les investissements en immobilisations et les prêts, les besoins de financement annuels s’élèveront en moyenne à près de 153 milliards de dollars au cours des cinq prochaines années. Cet accroissement des emprunts alourdira considérablement le coût du service de la dette fédérale, ce qui exercera une pression croissante pour limiter les dépenses au fil du temps. Les frais de la dette publique devraient passer de 53,5 milliards de dollars cette année à un niveau record de 85,5 milliards de dollars d’ici 2030-2031, absorbant environ 13,6 cents de chaque dollar de recettes fédérales.
Bien que l’augmentation des dépenses publiques consacrées aux infrastructures, au logement et aux mesures visant à encourager les investissements des entreprises puisse stimuler la croissance à long terme, l’économie reste atone à court terme. Le PIB réel ne devrait croître que de 1,0 % en 2026 et de 1,7 % en 2027, les droits de douane américains et l’incertitude commerciale continuant de peser sur l’activité économique. La question est de savoir si ces mesures pourront, à terme, se traduire par des gains de productivité plus importants et une croissance économique plus forte.
Au cœur du budget de 2026 figure une intensification des efforts visant à relever les défis du Canada sur le plan de la productivité et de la croissance, en cherchant à déclencher un « supercycle d’investissement » grâce à une stimulation de l’investissement, de l’entrepreneuriat, de l’innovation et de la concurrence. La pièce maîtresse du programme de croissance du gouvernement est la Mégadéduction à la productivité, d’une valeur de 36 milliards de dollars, qui permet aux entreprises de déduire immédiatement la totalité du coût d’un large éventail de nouveaux investissements en immobilisations. Cette mesure s’accompagne de changements apportés aux mécanismes d’investissement du gouvernement, notamment le regroupement de la Banque de développement du Canada et d’Exportation et développement Canada au sein d’une seule banque de développement, la précision des mandats de la Banque de l’infrastructure du Canada et du Fonds de croissance du Canada, ainsi que le début de la mise en œuvre du nouveau Fonds pour un Canada fort, qui prendra des participations minoritaires au capital d’entreprises déjà soutenues par le gouvernement.
Le budget vise en outre à stimuler l’entrepreneuriat grâce à l’Incitatif canadien à la croissance, qui accordera aux entrepreneurs, aux fondateurs d’entreprises et aux investisseurs une exonération d’impôt sur des gains en capital pouvant atteindre 15 millions de dollars réalisés grâce à des investissements fructueux dans des entreprises canadiennes admissibles. Il bonifie également les dispositions relatives au report d’imposition des gains en capital, permettant ainsi de réinvestir le produit tiré d’entreprises prospères dans d’autres petites entreprises canadiennes admissibles tout en reportant l’impôt, ce qui contribue à réinjecter des capitaux dans la prochaine génération d’entreprises canadiennes.
Alors que les ressources naturelles ont largement retenu l’attention au cours des 20 derniers mois, l’innovation s’impose comme un pilier important du budget. Celui-ci prévoit des investissements de 930 millions de dollars pour élargir le programme d’encouragements fiscaux pour la recherche scientifique et le développement expérimental (RS&DE), afin d’étendre le soutien à certaines activités de commercialisation et d’aider les entreprises canadiennes à mettre de nouvelles technologies sur le marché. Parallèlement, le gouvernement poursuit ses efforts pour favoriser une concurrence accrue dans des secteurs clés, notamment au moyen de réformes proposées dans les services financiers et les télécommunications.
Le budget continue de souligner l’importance de l’énergie et des ressources naturelles comme moteurs de la croissance économique et de la souveraineté. Les nouveaux investissements proposés comprennent près de 4 milliards de dollars sur 10 ans pour l’expansion des infrastructures électriques, les énergies renouvelables et les projets prioritaires du secteur de l’électricité, notamment un nouveau financement pour le programme Énergies renouvelables intelligentes et trajectoires d’électrification (ERITE). Le budget renforce également l’importance croissante accordée par le gouvernement à l’énergie nucléaire, avec 518,5 millions de dollars sur cinq ans pour faire progresser les chaînes d’approvisionnement du secteur nucléaire. Cette attention plus large portée aux infrastructures énergétiques se reflète dans la photo de couverture du budget, qui présente des barrages hydroélectriques et des lignes de transport d’électricité à Terre-Neuve-et-Labrador. L’expansion du réseau électrique est comparée au chemin de fer transcontinental du XXIe siècle, reliant les Canadiens d’est en ouest, ainsi que vers le nord.Dans le secteur minier, plus de 400 millions de dollars sont proposés pour renouveler la Stratégie canadienne sur les minéraux critiques. À cela s’ajoutent l’élargissement de l’admissibilité au crédit d’impôt pour l’exploration minière (CIEM) et le crédit d’impôt pour l’exploration de minéraux critiques (CIEMC), qui couvre désormais l’antimoine, un élément essentiel aux applications de défense. Le secteur forestier bénéficiera également d’investissements proposés de 6,5 milliards de dollars sur six ans visant à stimuler la productivité, à accroître la production, à soutenir la recherche et la commercialisation, ainsi qu’à mettre sur pied un nouvel « accélérateur du secteur forestier » destiné à faciliter le financement d’installations à grande échelle et la modernisation des activités existantes.
L’abordabilité s’impose comme l’une des grandes priorités du budget de 2026, le gouvernement associant un « coup de pouce » immédiat aux ménages à la promesse à plus long terme d’un « tremplin vers l’avenir ». Sans le dire explicitement, cette approche laisse entendre que le tremplin repose, en définitive, davantage sur la croissance des revenus que sur la réduction des coûts. À court terme, l’Allocation canadienne pour l’épicerie et les besoins essentiels ferait l’objet d’une nouvelle bonification de 50 % au début de 2027, mais le financement prévu au budget ne couvrirait qu’une seule année. Parallèlement, l’abaissement du seuil d’admissibilité à l’Allocation canadienne pour les travailleurs permettrait à 1,9 million de travailleurs à faible revenu d’en bénéficier. Ensemble, ces mesures visent à offrir un soutien supplémentaire aux Canadiennes et aux Canadiens les plus touchés par la hausse du coût de la vie, en attendant que les effets à plus long terme du « tremplin » se concrétisent.
Le budget propose également 11,2 milliards de dollars sur quatre ans auxquels s’ajouteront 17,8 milliards de dollars en financement futur, en vue d’atteindre l’ambitieux objectif de « mettre fin à l’itinérance d’ici 10 ans », ainsi que 13 milliards de dollars sur dix ans pour accroître la capitalisation de Maisons Canada, destiné à soutenir le logement hors marché. Ces investissements sont considérables, mais leur concrétisation sous forme de nouveaux logements demeure le principal défi de mise en œuvre, comme le soulignait déjà le budget de l’année dernière.
Le budget de 2026 prévoit en outre un réajustement des cibles d’immigration afin de leur donner une plus grande stabilité. Le nombre d’admissions de résidents permanents se stabiliserait à 380 000 par année de 2027 à 2029, parallèlement à l’arrivée de 370 000 nouveaux résidents temporaires. Alors que les efforts récents visaient surtout à réduire les niveaux d’admission précédemment prévus, cette nouvelle approche met davantage l’accent sur l’accès à la résidence permanente pour les personnes déjà présentes au Canada, tout en prévoyant une réforme du Programme des travailleurs étrangers temporaires afin de mieux répondre aux besoins régionaux du marché du travail.
Les investissements consacrés à la réconciliation touchent le logement, les infrastructures, l’éducation et les services essentiels. Le budget propose 32 milliards de dollars sur dix ans pour le logement et les infrastructures des Premières Nations, dont 18,5 milliards de dollars pour un nouveau programme d’infrastructures dans les réserves des Premières Nations, ainsi que 5,8 milliards de dollars pour l’éducation dans les réserves et 2,9 milliards de dollars pour le Programme des services de santé non assurés.
L’attention portée aux personnes et aux collectivités s’étend également à l’identité et à la culture canadiennes. Le gouvernement mènera des consultations sur un nouveau crédit d’impôt destiné aux artistes canadiens, qui offrirait un allègement fiscal sur une tranche pouvant atteindre 45 000 $ de revenus tirés d’œuvres originales. Cette mesure s’accompagnerait d’un soutien accru aux livres et au contenu numérique canadiens.
En définitive, les retombées de ces engagements dépendront de leur capacité à rendre la vie plus abordable, à renforcer les collectivités et à donner aux Canadiennes et aux Canadiens davantage de moyens de façonner leur avenir économique, social et culturel.
Le budget de 2026 s’inscrit dans la continuité des priorités du gouvernement sur le plan de la sécurité et de la souveraineté, avec de nouveaux investissements dans la défense et le renseignement. Plusieurs de ces mesures ont déjà été annoncées, notamment 7,6 milliards de dollars sur cinq ans pour l’opération REASSURANCE (la plus importante mission de déploiement canadien à l’étranger, qui vise à dissuader toute agression russe sur le flanc oriental de l’OTAN) et 2,3 milliards de dollars sur cinq ans pour l’Initiative liée aux drones de la Défense avec l’Ukraine. Le gouvernement a aussi annoncé, sans fournir de précisions, qu’il consacrerait 6 milliards de dollars supplémentaires sur dix ans au Service canadien du renseignement de sécurité afin de renforcer les « capacités de renseignement souveraines », notamment en réduisant sa dépendance à l’égard des partenaires étrangers et en approfondissant et en diversifiant ses relations de sécurité à l’échelle mondiale.
Le budget de 2026 indique également que le Canada est en voie de porter ses dépenses de défense à 4,1 % du PIB dès 2027-2028 et de maintenir cette proportion jusqu’en 2030-2031, tout en poursuivant ses efforts pour respecter son engagement envers l’OTAN d’atteindre 5 % d’ici 2035. La défense représente une part importante des dépenses prévues par le gouvernement au cours des prochaines années, mais les pressions budgétaires plus générales s’intensifient également. Dans l’ensemble de l’appareil gouvernemental, les dépenses de programmes devraient augmenter de plus de 10 %, passant de 542,7 milliards de dollars en 2026-2027 à 600,2 milliards de dollars d’ici 2030-2031. Parallèlement, le gouvernement affirme vouloir exercer un contrôle accru sur les dépenses en ramenant leur taux de croissance, qui dépassait 8 % par année au cours de la dernière décennie, à moins de 2 %, puis en maintenant cette discipline sur l’ensemble de l’horizon budgétaire. Le maintien de cette discipline, malgré d’importants nouveaux investissements dans la défense et d’autres priorités, nécessitera des arbitrages de plus en plus difficiles, notamment pour déterminer les secteurs où les dépenses peuvent être limitées ou réduites.
La prochaine étape du processus budgétaire du gouvernement Carney consistera à déposer un projet de loi d’exécution du budget et à en obtenir l’adoption. Comme il détient actuellement la majorité à la Chambre des communes et que six autres élections partielles sont désormais prévues pour le 7 décembre, il devrait y parvenir.
Entre-temps, le gouvernement devra faire la preuve de ses progrès et concrétiser ses ambitions affichées : attirer les investissements, stimuler la croissance économique et renforcer l’autonomie stratégique. Il devrait également élargir son réseau d’accords commerciaux bilatéraux à l’occasion de la visite prévue à Ottawa, en décembre, du premier ministre indien Narendra Modi, tout en poursuivant les travaux en vue d’un nouvel accord avec l’Union européenne. Par ailleurs, les pourparlers commerciaux semblent avoir repris avec l’administration Trump, bien qu’on ignore encore quelles seront, le cas échéant, les répercussions des récentes élections de mi-mandat.
L’aspect le plus surprenant du budget de 2026 réside peut-être dans la place considérable accordée à l’abordabilité et à l’identité, après 20 mois consacrés en grande partie aux enjeux économiques. Cette nouvelle orientation vient compléter le programme de croissance existant, et non le remplacer. Le budget témoigne ainsi de l’attention croissante que porte le gouvernement Carney aux préoccupations financières des ménages canadiens, tout en tenant compte de leurs aspirations pour leur pays.
À mesure que le gouvernement fédéral avance dans la mise en œuvre de son programme politique, les entreprises canadiennes et les autres ordres de gouvernement disposent encore de nombreuses occasions de contribuer à la transformation en cours pour bâtir un Canada plus fort, plus résilient et plus souverain.