Le rôle distinctif du modèle canadien des CAT
Dans l’ensemble du secteur de l’assurance, l’attention se déplace de la protection traditionnelle vers la prévention, le bien‑être et l’interaction continue. Bien que cette orientation soit alignée sur l’évolution des priorités de l’indemnisation des travailleurs, l’application de ces approches au sein des organismes canadiens exige une adaptation réfléchie.
Contrairement aux assureurs privés, les CAT canadiennes ne cherchent pas à générer des profits ni à accroître leur part de marché. Leur mandat consiste à administrer un régime public financé par les employeurs qui demeure abordable, équitable et efficace à mesure que les profils de blessures et les besoins de la main-d’œuvre évoluent. Dans ce contexte, la prévention prend une importance accrue, tandis que l’expérience de service, les résultats en matière de rétablissement et les résultats de retour au travail deviennent des indicateurs clés de performance. La transparence et la stabilité financière demeurent les fondements de la reddition de comptes et de la confiance.
Les CAT canadiennes assument déjà un vaste mandat d’intérêt public. L’enjeu consiste à moderniser la façon dont ce mandat est exercé, afin de garantir que les systèmes, les modèles opérationnels et les capacités évoluent au rythme des attentes croissantes des travailleurs, des employeurs, des fournisseurs de services et du public. La direction est claire. Le défi réside dans la capacité des modèles opérationnels à évoluer suffisamment rapidement pour répondre à ces attentes en constante évolution.
Les forces qui transforment le paysage de l’indemnisation des travailleurs au Canada
Pour les clients et les CAT, le paysage canadien subit une transformation significative. Bien que l’objectif central - soutenir les travailleurs blessés et promouvoir la sécurité au travail tout en maintenant des primes stables pour les employeurs - demeure, les employeurs font face à une complexité accrue, y compris des coûts de sinistres plus élevés. Parallèlement, les CAT constatent des avancées technologiques rapides et des attentes croissantes en matière de qualité de service et de transparence.
Ces changements surviennent en parallèle de transformations sociétales et économiques plus larges qui redéfinissent la manière même dont le travail est effectué. À mesure que cet environnement continue d’évoluer, plusieurs tendances clés façonneront l’expérience et les attentes des clients au Canada au cours de la prochaine décennie.
- Rétablissement holistique et bien‑être: L’indemnisation des travailleurs dépasse le simple remplacement de revenu et priorise aussi maintenant la santé mentale, les déterminants sociaux et un retour au travail durable. Des changements législatifs à travers le Canada élargissent la couverture des blessures psychologiques2, augmentant la complexité des réclamations et nécessitant une coordination plus forte entre les soutiens médicaux, psychologiques et le support en milieu de travail. Par exemple, la CSPAAT de l’Ontario présume que le trouble de stress post-traumatique (TSPT) chez les premiers intervenants est lié au travail lorsqu’il est diagnostiqué par un professionnel qualifié3, tandis que la Nouvelle‑Écosse a élargi sa couverture en septembre 2024 pour inclure les lésions psychologiques attribuables au stress graduel4. Selon un sondage de Deloitte auprès de dirigeants de CAT canadiennes, le soutien en matière de santé mentale et de bien‑être a été classé comme le principal obstacle à l’amélioration des services d’indemnisation des travailleurs, la moitié des répondants l’identifiant comme leur préoccupation primaire.
- Vieillissement de la population : Une main-d’œuvre vieillissante entraîne une augmentation de la gravité et de la durée des réclamations, ainsi qu’une plus grande complexité des mesures d’accommodement, ce qui exerce des pressions financières et opérationnelles à long terme sur les régimes d’indemnisation des accidents du travail5. La proportion des Canadiens âgés de 55 ans et plus au sein de la population active a doublé entre 2001 et 2021 et devrait atteindre 23,1 % d’ici 20416. Cette évolution a également des répercussions sur les CAT elles-mêmes, qui doivent renforcer leur planification de la main-d’œuvre, le transfert des connaissances et le développement des compétences.
- Élargissement de l’écart de protection : Les pressions d’accessibilité financière et les formes de travail non traditionnelles laissent davantage de travailleurs sans couverture adéquate. Les reports de primes accordés durant la pandémie ont mis en évidence la nécessité de concilier le soutien aux employeurs en période de perturbation économique avec la viabilité à long terme du régime, ce qui a donné lieu à diverses mesures gouvernementales visant à atténuer les répercussions économiques de la COVID-19 au Canada7. À mesure que le travail à la demande et l’emploi par l’intermédiaire de plateformes numériques prennent de l’ampleur, les CAT devront évaluer comment faire évoluer leurs modèles de couverture afin de protéger adéquatement les travailleurs tout en maintenant des structures de cotisation équitables et durables.
- Modes de vie en évolution : Le travail hybride et l’évolution des normes sociales transforment les lieux, les horaires et les façons de travailler, créant de nouveaux défis en matière d’évaluation des risques, de gestion des blessures et de santé psychologique. Bien que le télétravail ait diminué depuis son sommet atteint pendant la pandémie, 17,4 % des Canadiens en emploi travaillaient toujours à domicile en mai 2025, soit plus du double de la proportion observée avant la pandémie8, ce qui complexifie l’évaluation des risques et la gestion des accidents de travail. En réponse à cette réalité, des organismes comme la CSPAAT ont renforcé les mesures de soutien liées aux lésions psychologiques attribuables au travail, amélioré leurs cadres d’adjudication des troubles mentaux liés au stress et accru leur attention portée au rétablissement et au retour au travail9. WCB Nova Scotia a fait de la santé mentale une priorité stratégique10, tandis que des homologues internationaux comme WorkSafe Victoria11 et WHS Australia12 élargissent leur réglementation des risques psychosociaux et leurs mesures de soutien liées aux lésions psychologiques. Parmi les dirigeants de CAT canadiennes sondés, un répondant a souligné les retombées importantes de l’engagement actif des employeurs et des travailleurs dans la co-conception d’outils favorisant la sécurité psychologique, notamment des outils d’évaluation des risques, des mesures de contrôle et des ateliers ciblés.
- Futur du travail : Les plateformes de prestation, la micromobilité et l’automatisation transforment les types de risques professionnels auxquels les travailleurs sont exposés13. Les formes d’emploi non traditionnelles mettent au défi les systèmes actuels de couverture et de classification, nécessitant des mises à jour de l’évaluation des risques. Par exemple, les blessures chez les conducteurs ont augmenté, reflétant à la fois la croissance du secteur et l’accroissement des risques du métier. En réponse, les organisations réévaluent leurs stratégies de prévention et leurs programmes de classification afin de mieux gérer ces risques émergents14. Au Canada, les dirigeants de CAT signalent que la nature changeante des réclamations, l’évolution des pratiques de retour au travail et les progrès technologiques rapides ont l’impact le plus important sur les opérations quotidiennes.
- Prolifération de l’IA et de la technologie : L’IA a le potentiel de transformer significativement le secteur de l’indemnisation des accidents du travail, non seulement en simplifiant l’administration des réclamations, mais aussi en permettant une identification plus précoce des risques en milieu de travail et des interventions mieux ciblées. Grâce à l’analytique prédictive alimentée par l’IA, les employeurs peuvent repérer les risques et intervenir avant qu’une blessure ne survienne, faisant évoluer l’indemnisation des accidents du travail d’un filet de sécurité vers un levier stratégique favorisant le bien-être et la productivité de la main-d’œuvre13. Toutefois, la transition des processus traditionnels vers des modes de travail davantage automatisés demeure complexe, particulièrement dans les milieux syndiqués, et exige une gestion du changement réfléchie. À mesure que les rôles et les processus de travail évoluent, les organisations les plus avancées misent sur une mobilisation précoce du personnel, la co-conception des méthodes de travail de demain, une définition claire des rôles et une planification transparente de la transition. Selon le sondage de Deloitte auprès des dirigeants des CAT canadiennes, 83 % des répondants estiment que la maturité organisationnelle en matière d’intégration de l’IA aux fonctions d’affaires principales demeure faible, un seul répondant se considérant comme un adopteur précoce. L’avenir repose sur la création d’organisations plus sûres, plus saines et plus adaptatives, où la technologie et l’expertise humaine travaillent de concert pour produire de meilleurs résultats15. Afin de répondre aux préoccupations liées à la confiance et à la reddition de comptes, les organisations adoptent de plus en plus des approches de type « humain dans la boucle » qui garantissent que les décisions critiques sont appuyées à la fois par des technologies avancées et par un jugement humain éclairé16. Ces transformations ont des répercussions importantes sur les compétences de la main-d’œuvre, alors que les employés intègrent progressivement des outils alimentés par l’IA à leurs activités quotidiennes. Parallèlement, la détection des vulnérabilités assistée par l’IA et la surveillance continue des cyber risques gagnent en importance, aidant les organisations à repérer et à corriger les faiblesses potentielles de leurs systèmes à mesure que la numérisation s’accélère13.
- Modernisation institutionnelle et transformation de la main‑d’œuvre : Les CAT canadiennes poursuivent d’ambitieux programmes de modernisation tout en gérant les transitions de la main-d’œuvre, l’évolution des besoins en compétences et les attentes croissantes à l’égard des services et des aptitudes numériques. D’importantes initiatives, notamment la refonte des systèmes centraux et des migrations vers l’infonuagique, redéfinissent la prestation de services et l’efficience opérationnelle. Le succès dépend ultimement de l’agilité de la main‑d’œuvre et de la capacité de l’organisation à adopter le changement13. À mesure que les activités routinières s’automatisent, les employés pourront consacrer davantage de temps à l’interprétation, au jugement et à la collaboration au sein de l’écosystème. Interrogés sur les domaines où ils se sentent le moins préparés, les dirigeants de CAT citent de façon récurrente la modernisation des technologies centrales, soulignant que, malgré des investissements importants dans l’IA, la refonte des services et les canaux numériques, la réalisation simultanée de multiples transformations demeure un défi de taille.
- Agilité législative et réactivité des politiques : Les risques émergents, tels que l’augmentation des réclamations liées à la santé mentale, la croissance du travail à la demande et à distance, et des affections complexes comme la COVID longue, mettent en évidence les limites des politiques et des modèles d’admissibilité traditionnels13. Ces enjeux incitent les gouvernements et les organismes d’indemnisation des travailleurs à adopter des approches législatives plus souples et proactives, afin d’assurer un soutien équitable et équitable aux travailleurs.
Ces huit tendances soulignent l’importance croissante d’un système d’indemnisation des travailleurs moderne, intégré et centré sur les besoins des canadiens. Les employeurs, les travailleurs et les tiers s’attendent de plus en plus à des services réactifs, transparents et soutenus par la technologie. L’avenir de l’indemnisation des travailleurs reposera sur la capacité du secteur à répondre à l’évolution de ces attentes tout en préservant un régime efficace, durable et adapté aux besoins de l’ensemble des parties prenantes.
Quatre changements majeurs qui façonnent l’avenir de l’indemnisation des travailleurs
Les CAT tournées vers l’avenir misent sur la technologie et l’intelligence artificielle pour offrir des services intégrés ainsi qu’un soutien plus personnalisé et proactif. Cette transformation est rendue possible par des modèles de travail qui favorisent de nouvelles façons de collaborer et une plus grande transversalité entre les fonctions, permettant aux organisations de mieux répondre à l’évolution des besoins. Grâce à une conception des systèmes axée sur les résultats et à des partenariats stratégiques, les CAT renforcent également leur viabilité financière tout en optimisant l’utilisation de leurs ressources.
- Produits et tarification : évoluer vers la stabilité des primes et une tarification fondée sur le risque
Les CAT dépassent les modèles traditionnels de tarification fondés sur la classification pour adopter des modèles plus granulaires et axées sur le risque, rendus possibles par l’amélioration des données et des capacités analytiques. Cette évolution permet aux primes de mieux refléter le profil de risque propre à chaque employeur tout en réduisant la volatilité et les effets de subventions croisées. Par exemple, en 2020, la CSPAAT a simplifié son système de classification et introduit des bandes de risque, favorisant une plus grande stabilité des primes tout en préservant la viabilité financière17.
- Engagement client : faire évoluer des partenariats proactifs et personnalisés qui priorisent le rétablissement et la coordination des soins
Les CAT évoluent d’un modèle d’administration transactionnel vers une approche plus proactive et personnalisée, axée sur le rétablissement et la coordination des soins. Les employeurs bénéficient d’un accompagnement en prévention plus ciblé et fondé sur les données, tandis que les travailleurs profitent d’un repérage plus rapide des cas complexes et de parcours de rétablissement davantage intégrés. Des initiatives comme la stratégie Safer Workplaces Together de la Nouvelle-Écosse et le programme Excellence en santé et sécurité de la CSPAAT illustrent cette transition vers une approche plus intégrée, préventive et orientée vers les résultats18,19.
- Opérations : intégrer prévention, services et réclamations dans un modèle axé sur l’intelligence pour des résultats proactifs et coordonnés
Les modèles opérationnels convergent de plus en plus entre les fonctions de prévention, de services et de gestion des réclamations afin de favoriser des interventions mieux coordonnées. Lorsqu’on leur demande d’imaginer un état futur idéal, les dirigeants des CAT mettent l’accent sur une transition d’une gestion réactive des dossiers vers l’utilisation de l’analytique prédictive, de parcours guidés et d’interventions plus précoces tout au long du processus de rétablissement. L’IA et l’analytique avancée soutiennent une prise de décision plus rapide, une segmentation plus fine et une plus grande uniformité, tandis que les dossiers complexes continuent de nécessiter le jugement et l’expertise humaine. Les résultats du sondage ont également mis en évidence l’importance de mobiliser les employés dans les initiatives d’amélioration opérationnelle. Une organisation a notamment signalé une amélioration du moral et de l’engagement du personnel après avoir réuni des employés de différentes fonctions afin d’identifier des solutions concrètes à la hausse de la charge de travail au sein du département des réclamations.
- Partenariats stratégiques : orchestrer des écosystèmes intégrés pour offrir un soutien coordonné et axé sur les résultats
Les CAT agissent de plus en plus comme des orchestrateurs d’écosystèmes, alignant les partenaires de santé, de réadaptation et de la communauté autour d’objectifs communs de rétablissement. La collaboration entre les différentes CAT et les initiatives partagées, telles que les forums d’investissement conjoints et les partenariats régionaux, améliorent l’efficience, le partage des connaissances et le développement des capacités organisationnelles. À l’échelle mondiale, les organisations de premier plan combinent leurs capacités internes à des partenariats externes afin d’offrir un accompagnement plus intégré et axé sur les résultats13.
Êtes-vous prêt pour l’avenir de l’indemnisation des travailleurs?
Des changements démographiques, économiques, technologiques et sociétaux redéfinissent le mandat des CAT. Bien que plusieurs d’entre elles aient entrepris d’importantes démarches de transformation, l’obtention des bénéfices attendus repose sur une exécution rigoureuse. Pour les organisations du secteur public, il est essentiel de cultiver une culture d’innovation, de responsabilisation et d’amélioration continue, tout en adoptant les technologies émergentes, afin de développer les capacités nécessaires à la réalisation de changements durables.
Évaluez le niveau de préparation de votre organisation en vous posant les questions suivantes :
- L’IA est‑elle intégrée au cœur de votre modèle d’affaires ou la considérez‑vous encore comme une capacité autonome?
- Comprenez‑vous clairement comment vos clients préfèrent interagir avec vous, et comment votre organisation trouvera l’équilibre entre l’efficience, l’efficacité et l’empathie?
- Tirez‑vous pleinement parti de votre écosystème de partenaires présents sur l’ensemble de la chaîne de valeur?
- Votre organisation est‑elle prête à accompagner les employés dans les changements culturels et opérationnels requis, alors que le futur du travail et les risques en milieu de travail sont réimaginés?
- Votre organisation dispose‑t‑elle des cadres législatifs nécessaires pour offrir de la valeur au‑delà des protections de base?
Les investissements réalisés aujourd’hui, ainsi que la rigueur avec laquelle ils seront mis en œuvre, détermineront si les régimes d’indemnisation des travailleurs demeureront principalement axés sur l’efficacité administrative ou s’ils évolueront vers un rôle plus large de soutien à la santé des travailleurs, à leur rétablissement et à la pérennité du système à long terme.
Contributeurs :
Azadeh Dehghanpour, Melissa Carruthers, Wendy Griffin, Irina Chugunova, Raj Matharu, Kylie Bryant, Rory Matthews, Matthew Adendorff, John Ryan, Mathew Ayoub, Berin Wallace, Kedar Kamalapurkar, Saquib Kazi et Anya Pogharian