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Entreprises familiales : un atout sous-estimé pour la sécurité économique française

83 % des entreprises françaises sont familiales. Ces entreprises résistent naturellement aux rachats étrangers, stabilisent l’emploi en période de crise et transmettent les savoir-faire industriels de génération en génération, trois fonctions au cœur de la sécurité économique. Les Français le reconnaissent et plébiscitent ces entreprises. Les politiques publiques, elles, refusent d'en faire une catégorie juridique à part entière. Analyse de ce décalage et pistes pour assurer la pérennité de ce pilier de l’économie française.

Article rédigé par Philippe Pelé-Clamour, Professeur affilié au Centre d’Entreprises Familiales Dieter Schwarz d’HEC Paris.

Philippe Pelé-Clamour

Philippe Pelé-Clamour est professeur affilié au Centre d'Entreprises Familiales d'HEC Paris & Dieter Schwarz Foundation, où il enseigne la gouvernance et la stratégie en Grande École, MBA et Executive Education.

En résumé

• Les entreprises familiales dominent le tissu productif français : 83 % des entreprises, 70 % de l’emploi privé, 65 % de la valeur ajoutée.

• Elles renforcent la sécurité économique : résistance aux rachats étrangers, stabilité de l’emploi, transmission des savoir-faire.

• La politique française de sécurité économique protège les actifs en fonction de la taille et du secteur, mais ignore la gouvernance familiale, malgré sa capacité à bloquer les rachats prédateurs et à assurer une continuité productive de long terme.

• Cette reconnaissance est freinée par trois facteurs, dont l’absence de définition officielle, la sensibilité autour du coût fiscal du pacte Dutreil et un malaise culturel sur la transmission par la lignée.

• Une vague de transmissions approche : dirigeants âgés, héritiers peu motivés, risque accru de cessions à des acteurs étrangers.

• L’auteur recommande d’intégrer la dimension familiale dans les politiques publiques : définir l’entreprise familiale, l’utiliser comme critère de résilience, préserver le rôle du pacte Dutreil, mieux accompagner les transmissions et s’inspirer du modèle allemand du Mittelstand.

En quelques chiffres

83 %

du tissu économique hexagonal est constitué d'entreprises familiales

Institut Montaigne 1

70 %

de l’emploi privé est concentré dans les entreprises familiales

Deloitte Private, 2026 2

65 %

de la valeur ajoutée nationale est générée par les entreprises familiales

Deloitte Private, 2026 2

85 %

des Français voient dans l’entreprise familiale une chance pour la France

Viavoice & HEC Paris, 2025 3

Une politique économique qui ignore la gouvernance 

Depuis 2019, la France s’est dotée d’une politique formalisée de sécurité économique : contrôle des investissements étrangers, protection des actifs stratégiques, détection des rachats hostiles. Cette politique relève de Bercy, via la Direction générale des Entreprises. Elle cible la taille et le secteur. Elle ne mentionne jamais la gouvernance familiale ; pourtant, c’est l’un des mécanismes naturels les plus efficaces de résistance aux prédateurs économiques.4 L’institut Montaigne le souligne : 83 % du tissu économique français est constitué d’entreprises familiales, qui emploient plus de la moitié des salariés.1 Deloitte Private ajoute qu’elles représentent 70 % de l’emploi privé et génèrent 65 % de la valeur ajoutée nationale, avec une forte présence dans des secteurs stratégiques tels que l’agroalimentaire, le commerce de gros et la distribution.2 Un capital familial concentré constitue naturellement une barrière principale contre les tentatives de rachat par des investisseurs étrangers. Cependant, cette résilience n’est ni évaluée ni reconnue par les mécanismes actuels de protection économique. 

« Les entreprises familiales maintiennent leurs activités productives, leurs emplois et leurs savoir-faire au sein des territoires, contribuant à l’objectif de souveraineté économique. »


Deloitte Private, mai 2026 2

Pourquoi le gouvernement évite le mot « familial » ?

Trois raisons se conjuguent. La première est factuelle : la catégorie « entreprise familiale » est absente du droit français, des nomenclatures de l'INSEE comme du système de cotation de la Banque de France. Sans définition partagée entre les administrations, les données restent fragmentées et aucune politique publique ne peut s'appuyer sur un périmètre stable. La deuxième est fiscale : le mot évoque aussitôt le pacte Dutreil et ses 5,5 milliards d'euros de dépenses fiscales annuelles (Cour des comptes). Un chiffre qui rend le sujet brûlant. La troisième est plus souterraine : revendiquer la transmission par la lignée heurte quelque chose de profond dans l'imaginaire républicain et personne, au gouvernement, ne tient à l'assumer ouvertement. 

Ce que la famille apporte à la sécurité économique

La gouvernance familiale produit trois effets structurels. Sans pression sur la liquidité, les familles actionnaires peuvent refuser des offres de rachat supérieures à la valeur de marché. Les entreprises familiales licencient moins et maintiennent davantage leurs sites de production en période de crise.Et leur « patience du capital » assure une continuité productive que les marchés financiers ne peuvent reproduire. Deloitte Global confirme une croissance anticipée de +58 % sur 2020–2030, contre +46 % pour les entreprises non familiales.7 

PME, ETI et le miroir allemand

Les PME familiales assurent la densité de l’emploi local et la capillarité des filières. Leur vulnérabilité est la transmission : 4 dirigeants sur 10 prévoient de céder dans les 5 prochaines années, soit environ 3 millions d’emplois à l’horizon 2030.8 Si ces cessions aboutissent à des acquéreurs étrangers, c’est une partie de la trame productive qui se dissout silencieusement. Les ETI familiales représentent 73 % des ETI françaises2 et jouent un rôle stratégique clé : elles sont quasi-insensibles aux OPA, exportatrices et pluri-générationnelles. La comparaison avec l’Allemagne est révélatrice. En Allemagne, le Mittelstand est une priorité à la fois politique, culturelle et institutionnelle : ces ETI, souvent centenaires, dominent des niches industrielles mondiales, soutenues par un cadre de transmission robuste et par une valorisation active de la part des autorités.9 En France, un phénomène semblable existe, mais demeure largement méconnu. Cela se reflète dans les chiffres commerciaux : en 2023, l’Allemagne affichait un excédent industriel de plus de 200 Md€ ; la France enregistrait un déficit de près de 100 Md€.10 Depuis 2019, le METI souligne que la France manque cruellement d’ETI face à ses principaux concurrents.11

« En France, le capitalisme familial est débattu, pour ou contre. En Allemagne, les entreprises familiales sont considérées comme un pilier de la performance économique. »


Bpifrance, comparaison ETI françaises / Mittelstand allemand, 2014

Le pacte Dutreil : outil de sécurité économique ou niche fiscale ?

Le pacte Dutreil, avec 75 % d’abattement sur les droits de mutation, est souvent présenté comme une niche fiscale pour un patrimoine élevé. C’est aussi, concrètement, le dispositif qui empêche la vente de PME et d’ETI familiales à des fonds étrangers en raison de la capacité fiscale limitée des héritiers. La Cour des comptes documente un effet réel sur le contrôle : 10 % des entreprises sous Dutreil changent de mains l’année de la transmission, contre 18 % sans le dispositif.5 En 2024, 20 milliards d’euros d’actifs ont été transférés sous ce régime ; bien qu’il s’agisse principalement de grosses opérations. Remettre en cause le Dutreil sans lui substituer un mécanisme équivalent de maintien du contrôle national, c’est fragiliser la sécurité économique par voie budgétaire. Le Family Buy-Out est un outil très puissant, mais doit être choisi de façon pertinente.12 La loi de finances 2026, qui a durci les conditions d’éligibilité, impose désormais une anticipation de 3 à 5 ans.13

L’enquête Lombard Odier × Junior Conseil HEC Paris (85 entretiens, 2026) révèle qu’un dirigeant sur quatre a déjà plus de 60 ans, et que 68 % de la nouvelle génération préfèrent une autre trajectoire à la reprise.¹⁴ La vague de transmissions de la prochaine décennie est le vrai test de la sécurité économique française et elle approche sans politique dédiée. 

Vers une meilleure intégration du fait familial

85 % des Français voient dans les entreprises familiales « un repère de stabilité, de confiance et de lien social » 3. Cette intuition populaire devance la doctrine d’État. Reconnaître que la gouvernance familiale constitue un facteur structurel de sécurité économique permettrait d’articuler plus efficacement les politiques de protection du tissu productif aux réalités du capitalisme français. Tant que le mot « familial » restera absent de la politique économique française, on protégera des actifs en ignorant la gouvernance qui les pérennise. Ce n’est pas une question de valeurs, mais plutôt de cohérence stratégique. 

Cinq leviers
Cinq leviers

1

Intégrer la gouvernance familiale comme critère de résilience dans le contrôle des investissements étrangers.
Bercy :  Court terme

2

Créer une définition statistique officielle de l’« entreprise familiale » permettant un suivi longitudinal.
INSEE / BdF/ DGE :  Moyen terme

3

Maintenir le pacte Dutreil comme outil de maintien du contrôle national, tout réajustement budgétaire doit mesurer l’effet sur les cessions à des tiers étrangers.
Parlement / Cour des comptes : Budget 2027 

4

Renforcer l’accompagnement à la transmission avec un horizon minimum de 5 ans (Bpifrance Accélérateur)
Bpifrance / CCI / HEC Paris & Autres : Immédiat

5

Porter au niveau européen un cadre fiscal harmonisé de transmission intrafamiliale, sur le modèle du Mittelstand allemand.
METI / Commission européenne : Long terme

1 Institut Montaigne (2014) 83 % du tissu économique hexagonal, plus de la moitié des salariés.

2 Deloitte Private : « Les entreprises familiales : un pilier discret du tissu économique européen », mai 2026. Auteur : Olivier Sautel. 70 % emploi, 65 % VA, 73 % des ETI à capital familial. deloitte.com

3 Baromètre Viavoice HEC Paris & L’Express : septembre 2025. 1 001 Français et 400 décideurs. 85 % voient dans l’entreprise familiale une chance pour la France. hec.edu

4 DGE / SISSE : « Consolider notre politique de sécurité économique », mis à jour en janvier 2026. entreprises.gouv.fr 

5 Cour des comptes : « Le Pacte Dutreil : un dispositif fiscal en forte croissance à mieux cibler », novembre 2025. 5,5 Md€ de coût. 20 Md€ d’actifs transmis en 2024. 10 % de changement de contrôle vs 18 % sans Dutreil. Absence d’effet différencié sur l’investissement et l’emploi. ccomptes.fr

6 DGE / Chaire etilab Mines Paris PSL : « Accompagner les ETI », Themas n° 29, mai 2025. Absence de définition officielle de l’entreprise familiale. Déficit structurel d’ETI vs Allemagne et Italie. entreprises.gouv.fr

7 Deloitte Global : « L’essor des entreprises familiales » (Family Business Insights), 2025. Croissance CA +58 % vs +46 %. 85 % avec des plans d’investissement à long terme. L’Europe, premier marché d’expansion. deloitte.com

8 BPI France et CPME : « TPE/PME en France : tendances 2026 ». 4 dirigeants sur 10 prévoient de céder, ~3 millions d’emplois à l’horizon 2030.

9 Bpifrance : « ETI et Mittelstand allemand : deux notions au contenu très différent ! », 2014. Valorisation politique et culturelle du Mittelstand en Allemagne. bpifrance.fr

10 Fondation IFRAP : « Industrie : le succès italien est aussi fiscal », janvier 2025. Balances commerciales comparées France / Allemagne / Italie. ifrap.org

11 METI : « Manifeste pour un Mittelstand européen », 2019. Déficit européen d’ETI vs États-Unis et Chine. m-eti.fr

12 Le Nouvel Économiste : « Le Pacte Dutreil dans le viseur », 23-29 janvier 2026, pp. 14-15 ; 85 % des transmissions réalisées via le Dutreil.

13 Club Patrimoine / GPS Patrimoine : « Loi de finances 2026 et Pacte Dutreil », février-mars 2026. Engagement allongé à 6 ans, exclusion des actifs non opérationnels, horizon de préparation recommandé : 3 à 5 ans.

14 Lombard Odier × Junior Conseil HEC Paris : « Entreprises familiales : l’enjeu de la pérennité », février 2026. 85 entretiens. 1 dirigeant sur 4 a plus de 60 ans. 68 % de la nouvelle génération préfèrent une autre trajectoire. hec.edu

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Nos experts accompagnent les entreprises familiales et les ETI à chaque étape de leur parcours, avec des solutions sur mesure et une vision partagée de leurs enjeux et opportunités.

Questions fréquentes 

Que se passe-t-il quand une entreprise familiale est vendue à un investisseur étranger ?

Quand une entreprise familiale est vendue à un acteur étranger, les décisions se prennent souvent hors de France. Cela peut conduire à des fermetures de sites, à des restructurations rapides et à la perte de savoir-faire transmis de génération en génération, avec des effets durables sur l’emploi local et la souveraineté économique.

En quoi la transmission des savoir-faire renforce la sécurité économique ?

Dans une entreprise familiale, les métiers, procédés et relations clients se transmettent souvent de génération en génération. Cette continuité réduit le risque de rupture dans la production et dans la qualité des produits. Elle consolide des filières industrielles entières et évite que des compétences rares disparaissent ou soient délocalisées.

Quel rôle joue la nouvelle génération dans l’avenir des entreprises familiales ?

La nouvelle génération est souvent mieux formée, plus ouverte à l’international, mais pas toujours prête à reprendre l’entreprise. Quand les enfants choisissent d’autres carrières, les familles doivent trouver d’autres solutions : repreneur externe, fonds, salariés clés. Ces choix ont un impact direct sur l’ancrage territorial et le contrôle national.

Pourquoi faut-il anticiper la transmission d’une entreprise familiale ?

Transmettre une entreprise familiale ne se résume pas à un acte juridique. Il faut choisir le repreneur, organiser le financement, adapter la gouvernance et gérer les enjeux fiscaux et familiaux. Une anticipation sur plusieurs années permet de minimiser les tensions, de sécuriser la continuité de l’activité et d’éviter une vente contrainte.

Le pacte Dutreil est-il aligné avec les objectifs de souveraineté économique ?

Même s’il est souvent débattu pour son coût budgétaire, le pacte Dutreil sert aussi d’outil de souveraineté : il facilite la transmission intrafamiliale et limite les ventes imposées par la fiscalité successorale. En préservant le contrôle des entreprises familiales, notamment dans les secteurs industriels et de distribution, il contribue à la stabilité de l’emploi et au maintien des décisions en France.

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