Le principe clé Forward Looking (projection des risques futurs) de la norme comptable internationale IFRS 9 (International Financial Reporting Standard 9) est confronté à une transformation profonde des risques bancaires. Chocs géopolitiques, crise énergétique, inflation persistante, risque climatique et fragilités de l’immobilier commercial ne se diffusent plus selon des schémas linéaires et prédictibles. Faute de données historiques suffisantes, les banques renforcent le rôle des ajustements post‑modèles (overlays) dans le pilotage du provisionnement, au point de voir ces mécanismes exceptionnels prendre une place de plus en plus structurelle.
Depuis l'entrée en vigueur de la norme comptable internationale IFRS 9 en 2018, les banques ont industrialisé des dispositifs de projection macroéconomique : scénarios, modèles statistiques satellites de Probability of Default (PD), Loss Given Default (LGD), et Exposure at Default (EAD), calibrés sur des cycles économiques relativement prévisibles. Ce postulat est aujourd'hui mis à l'épreuve par un changement de nature des risques.
La Banque centrale européenne (BCE) identifie explicitement les tensions géopolitiques, les perturbations des chaînes d'approvisionnement, la crise énergétique, l'inflation, le risque climatique et les vulnérabilités du marché immobilier commercial comme des défis structurels pour le provisionnement IFRS 9. Ce qui distingue ces risques des chocs économiques classiques n'est pas leur intensité, mais leur nature : ils se diffusent par des canaux indirects, frappent différemment selon les secteurs et les géographies, et ne disposent pas, à ce jour, d'un historique statistique suffisant pour être pleinement intégrés dans des modèles validés.
La réponse de marché à cette inadéquation a été l'ajustement post-modèle. Le benchmark européen de Deloitte confirme que les ajustements appliqués aux provisions calculées par les modèles IFRS 9 (overlays) demeurent aujourd'hui l'un des principaux leviers de pilotage du provisionnement sur le portefeuille performant, sans tendance baissière marquée malgré l'accumulation progressive de données depuis la pandémie. Cette persistance interroge directement la capacité du principe Forward Looking, dans sa construction actuelle, à couvrir seul l'ensemble des risques auxquels les banques sont aujourd'hui exposées.
Cet article formule des constats sur l'état actuel et soulève les enjeux de la composante Forward Looking du dispositif IFRS 9, dans un contexte d'instabilité, d'émergence de risques nouveaux et de changement de dynamique des marchés. Les enjeux liés à la construction des scénarios macroéconomiques, aux modèles satellites PD, LGD et EAD, ainsi qu'à des paramètres aujourd'hui peu discutés comme le taux d'actualisation ou les remboursements anticipés, y seront abordés. L'ambition n'est pas de proposer une feuille de route, mais de poser les bonnes questions à un moment où la pratique de marché elle-même n'a pas encore stabilisé ses réponses.