Lors d’une situation de crise, la multiplication des outils et canaux de communication peut fragmenter l’information, générer des perceptions divergentes et entraver la prise de décision. Pour éviter la « sur‑crise », évaluer les enjeux et les risques et préserver un narratif cohérent, interne comme externe, le choix des outils et leur correcte utilisation est essentielle.
Article corédigé avec Lisa Gauthier, consultante senior au sein des équipes Strategy, Risk & Transactions.
La gestion de crise n’est pas une simple succession de réunions d’urgence. Elle s’apparente à une gestion de projet ultra‑accélérée, soumise à trois difficultés majeures : une temporalité contrainte, un enchainement des événements incertain et des émotions parfois intenses, l’objectif ultime de la cellule de crise étant d’anticiper pour permettre à son pilote de prendre des décisions proactives et à l’organisation d’éviter ou de limiter la crise.
Dans les organisations multinationales, cette équation se complexifie. Les sites de production peuvent se situer dans un pays différent du siège, tandis que les pôles de compétences (juridique, communication, opérations, finance, assurance, RH) sont eux aussi répartis sur plusieurs territoires. La gestion de crise implique alors des fuseaux horaires multiples, des cultures organisationnelles variées et des niveaux de maturité parfois hétérogènes.
Dans un tel contexte, le partage d’information efficace devient un véritable défi, alors même qu’il est la clé de voute de la cellule de crise :
Sans ce socle d’information partagé, la gestion de crise se transforme rapidement en une gestion des perceptions : chacun réagit à ce qu’il a entendu, lu ou cru comprendre sur un canal différent, avec des conséquences directes sur la qualité des décisions et la cohérence de la communication interne et externe.
Les situations de crise sont des révélateurs des réflexes construits au fil des années et de la culture de l’entreprise tels que : la création d’une boucle de messagerie pour « aller plus vite », la multiplication d’échanges bilatéraux par téléphone ou encore les échanges de courriel cacophoniques. Or, ce qui est, peut-être, surmontable pour gérer les tâches courantes devient dangereux lorsque le rythme s’intensifie et peut créer une « sur-crise ».
Plusieurs dérives se retrouvent régulièrement lors des retours d’expérience tels que les deux exemples ci-dessous :
À l’inverse, quelques principes simples, permettent de maîtriser le partage de l’information et de protéger l’entreprise et ses dirigeants contre le risque pénal en se mettant en capacité de justifier les décisions qui ont été prises, parfois plusieurs années après.
Un premier principe est d’instaurer une main courante centralisant l’ensemble des faits, décisions et responsables. Elle n’est pas qu’un exercice de formalisation des événements, elle est également un véritable outil de pilotage de crise. Elle précise les sources des informations : pompiers, forces de l’ordre, élus locaux, prestataires, presse régionale, etc., et les modalités de leur vérification. Elle constitue la colonne vertébrale de la gestion de crise : décisions, actions, points de vigilance s’y inscrivent dans l’ordre chronologique et permettent au coordinateur de crise d’animer des points de situation réguliers, structurés et sanctuarisés.
Programmés à des horaires prédéfinis, avec un ordre du jour strict, ils ne sont pas des sessions de travail mais des temps de partage, d’arbitrage et de décision. Pendant le point de situation, chacun est pleinement concentré : pas de multitâche, pas de parallélisation avec d’autres réunions.
Un compte rendu systématique et la mise a jour de la main courante formalisent les décisions prises, les actions assignées, les délais et les responsables.
La cellule de crise doit enfin définir ce qui peut en sortir et ce qui reste confidentiel : le narratif partagé avec les collaborateurs, les autorités, les médias, les partenaires, ainsi que les éléments qui demeurent strictement confidentiels, sans oublier que toute information diffusée en dehors de la cellule de crise, même en interne, doit être considérée comme publique.
Pour les entreprises, la question n’est pas le manque d’outillage mais la capacité à en définir les usages exacts en situation de crise, et à s’y tenir. Trois leviers peuvent être utilisés : les procédures, l’accès aux outils, et l’entraînement.
Un manuel de gestion de crise clair, connu et éprouvé doit décrire précisément les modalités logistiques et digitales de chaque outil et notamment pour :
L’objectif est qu’au déclenchement de la cellule de crise, personne ne se demande « où se connecter ? », « quel fichier ouvrir ? », « où consigner l’information ? ». Le temps gagné dans les premières heures est déterminant pour la suite.
Choisir des outils alignés sur les besoins de la cellule de crise permet de favoriser le partage d’information. Tous les outils n’ont pas la même utilité et ne conviennent pas obligatoirement au fonctionnement naturel de l’entreprise et aux membres de la cellule de crise.
La première catégorie comprend les outils de main courante et de suivi des actions, qu’il s’agisse de solutions dédiées, d’onglets de gestion de projet intégrés aux plateformes collaboratives ou de fichiers partagés. L’essentiel est de disposer d’un référentiel unique, en temps réel, accessible à l’ensemble des membres de la cellule. Les temporalités étant contraintes, travailler sur des espaces partagés est indispensable.
Ensuite, les outils de communication logistique comme les messageries peuvent être utiles à condition de les cantonner à un usage précis : informations pratiques, convocations, horaires, liens de connexion, messages top‑down. Elles ne doivent pas devenir des lieux de débat, de décision ou de diffusion d’informations sur la situation.
Cependant, un dispositif et des outils, même bien conçus et choisis, restent théoriques tant qu’ils n’ont pas été testés. La montée en compétence des équipes passe par deux niveaux d’entraînement complémentaires.
L’exercice de déclenchement de la cellule de crise, sans aller jusqu’au scénario de crise complet, permet de vérifier que chacun sait se connecter aux bons espaces, accéder aux documents critiques, utiliser les outils de main courante et de communication, et respecter les règles définies. Ce « test à blanc », d’environ 30 minutes à 1 heure permet d’identifier les potentiels points bloquants : droits d’accès manquants, liens obsolètes, méconnaissance des procédures.
Les exercices de crise en conditions réelles confrontent l’organisation à un scénario réaliste, mettent les outils à l’épreuve de la pression et du temps long, et révèlent les désalignements entre procédures formelles et pratiques réelles. C’est lors de ces exercices que se rodent les réflexes : tenir la main courante, résister à la tentation de « résoudre » la crise dans une messagerie instantanée et tirer des enseignements pour améliorer en continu ses dispositifs et outils. Au fil des exercices, la maturité s’accroît et la cellule de crise apprend à hiérarchiser les informations, à arbitrer rapidement, à maintenir un narratif cohérent malgré l’incertitude.
En définitive, l’objectif n’est pas de multiplier les outils, mais de maîtriser les procédures et outils existants pour en faire des alliés et protéger un espace de décision clair. Dans de telles situations où les émotions deviennent intenses, la simplicité et l’utilisation d’un nombre limité de canaux de communication sont des facteurs clefs de succès.