La transition européenne vers les véhicules électriques (VE) transforme les batteries en fin de vie et les rebuts de production en une « mine urbaine » stratégique de matières premières critiques. Pourtant, l’Europe manque encore des capacités de raffinage nécessaires pour capter cette valeur localement.
Alors que les acteurs asiatiques dominent toujours le raffinage de la black mass, l’Europe fait face à un défi croissant de compétitivité, de souveraineté industrielle et de résilience de ses chaînes d’approvisionnement.
Le Règlement européen sur les batteries redéfinit la chaîne de valeur des VE en imposant des teneurs minimales en contenu recyclé dans les nouvelles batteries à compter de 2031 puis de 2036, tandis que le paquet automobile européen vise une réduction de 90 % des émissions de CO₂ du secteur automobile d’ici 2035. Ensemble, ces politiques accélèrent l’adoption des VE et transforment le parc automobile européen en une source secondaire en forte croissance de métaux critiques pour batteries. Dès 2028, les batteries arrivant en fin de première vie devraient dépasser les rebuts de production comme principale source d’approvisionnement du recyclage, faisant de la « black mass » comme une ressource stratégique en Europe.
L’Europe a déjà développé des capacités importantes dans la décharge, le démontage et le broyage des batteries de VE, et plusieurs acteurs sont désormais capables de produire de la black mass à l’échelle industrielle. Cependant, l’étape à forte valeur ajoutée du raffinage reste sous-développée, la plupart des projets étant encore au stade pilote ou préindustriel, avec des capacités très inférieures à celles des installations asiatiques.
En conséquence, une large partie de la black mass produite en Europe est exportée — souvent via d’autres pays de l’OCDE vers la Chine — afin d’y être raffinée en sels recyclés à haute valeur ajoutée. Cette situation présente un risque stratégique pour l’Europe, qui perd à la fois la valeur économique du raffinage et le contrôle sur les matériaux critiques, tandis que les OEM et fabricants de cellules européens deviennent de plus en plus dépendants des recycleurs asiatiques, lesquels sont déjà en mesure d’atteindre, voire de dépasser, les objectifs européens de contenu recyclé fixés pour 2031, souvent à moindre coût.
Les ambitions européennes en matière de circularité des batteries se heurtent à un écosystème de raffinage encore immature et économiquement fragile. Malgré une forte dynamique réglementaire et une hausse imminente des volumes de black mass, le paysage du raffinage reste fragmenté, sous-dimensionné et structurellement plus coûteux qu’en Asie.
La plupart des projets européens restent au stade pilote ou préindustriel, avec des capacités annoncées modestes et plusieurs initiatives phares ralenties, redimensionnées ou différées. L’absence d’une base industrielle locale importante dans la fabrication de pCAM/CAM1 limite également les débouchés pour les sels recyclés de qualité batterie et fragilise la rentabilité des investissements à grande échelle.
Dans ce contexte, l’économie du raffinage en Europe est sous pression. L’intensité capitalistique est élevée, les coûts opérationnels restent importants en raison des prix de l’énergie, des réactifs et de la main-d’œuvre, et les marges deviennent souvent nulles ou très faibles une fois les amortissements pris en compte, laissant de nombreux projets proches du seuil de rentabilité et fortement exposés aux cycles des prix des métaux.
Les modèles économiques évoluent également : les approches historiques fondées sur des « recycling fees » cèdent progressivement la place à des modèles de trading, dans lesquels les recycleurs achètent la black mass et portent eux-mêmes le risque sur les prix des métaux.
En réponse, les accords de tolling conclus avec les OEM et les fabricants de cellules gagnent du terrain, car ils permettent aux recycleurs de percevoir des frais de traitement tandis que les clients conservent la propriété des matériaux et l’exposition aux prix, ce qui permet de stabiliser le profil de rentabilité dans le temps.